Article de presse sur la littérature sentimentale

 

La littérature sentimentale : une littérature lucrative loin des clichés

Par Karine Azais

 

La littérature sentimentale reste un genre pris très au sérieux dans les pays anglophones. Le New York Times n’hésite pas à louer le talent des écrivains de cette catégorie et affiche même le classement des meilleurs ouvrages. Aux antipodes, en France, cette littérature continue d’être stigmatisée comme un sous-genre littéraire, considérée avec dédain par l’intelligentsia française. Pour autant, ces livres sont écrits par des femmes diplômées, érudites, les lecteurs majoritairement issus de classes favorisées et les chiffres l’attestent : le succès de la littérature sentimentale ne se dément pas. Ne serait-il pas enfin temps de redonner sa vraie place à la romance en France ?

La littérature sentimentale est en effet loin d’être si « pauvre » qu’elle y paraît. Une récente étude du CNRS sur la romance fait notamment la lumière ce genre littéraire à part.

Des chiffres révélateurs

Dans un pays où l’on ne parle pas de littérature sentimentale, et où la lire expose au mépris des critiques littéraires, les chiffres prouvant le succès de ces livres sont pourtant éloquents.

Introduite en France en 1977, la littérature sentimentale a tout de suite été mise au ban de la littérature. Pourtant, le public est loin d’être de cet avis et de bouder le genre. Seulement en France, Harlequin vend environ 30 millions d’exemplaires par an et les lecteurs « fidèles » se comptent au nombre de trois millions (étude CNRS). En 2010, Harlequin vendait dans le monde 4 livres par seconde et 1 livre toutes les trois secondes en France. La société était même la division la plus rentable de l’éditeur canadien Torstar qui vient de la céder.

Le succès de la romance semble intarissable et selon le syndicat national de l’édition, la littérature sentimentale est en forte progression.

Les passionnés du genre s’exposent désormais sans complexes. Les blogs consacrés à la romance en France se multiplient. Les plus connus – In the mood for love, le Boudoir écarlate, Boulevard des passions, pour n’en citer que quelques uns – fédèrent plusieurs milliers de passionnés rien que dans l’Hexagone.

Bruno Péquignot - Directeur au CNRS - La relation amoureuse - Analyse sociologique du roman sentimental moderne
Bruno Péquignot – Directeur au CNRS – La relation amoureuse – Analyse sociologique du roman sentimental moderne

Quel lectorat pour cette littérature ?

Bruno Péquignot, Directeur adjoint du Département des Sciences de l’homme et de la société du CNRS,également professeur à l’université de Franche-Comté,s’est intéressé justement à cet engouement d’un point de vue sociologique en France à travers les maisons d’éditions Harlequin et Duo. Pour lui, « si le lectorat du roman sentimental reste majoritairement féminin », son enquête montre également que « 20 à 25 % d’hommes constituent également son lectorat », soit 1 lecteur sur 4 ! Les lectrices sont en moyenne âgées d’une vingtaine d’années et toutes les CSP sont représentées. Si en France, les lecteurs issus de milieux populaires prédominent encore mais tendent à diminuer fortement, ceci est loin d’être le cas pour les pays anglophones. Contrairement aux apparences, les lectrices ne sont pas des ménagères de plus de cinquante ans vivant seules et caressant le rêve de rencontrer le grand amour, ni des midinettes rêvant du prince charmant, mais bien des femmes installées, dynamiques, souvent cadres et mariées ! Les clichés ont fait leur temps.

Pourquoi un tel intérêt ?

« Désormais, les livres de littérature sentimentale sont extrêmement travaillés, sur tous les plans, confie Mélanie du Blog In the mood for love. Ils sont écrits par des écrivains issus souvent des grandes écoles ou d’universités. Les histoires deviennent, de facto, de plus en plus élaborées, et la cible des lecteurs, en France, change considérablement. On le voit avec les fans que l’on rencontre, qui sont aussi bien avocates que décoratrices ou vendeuses. En plus, elles lisent cette littérature alors que presque toutes ont déjà trouvé l’amour ! ».

Les écrivains actuels ont en effet de solides bagages. La série des Bridgerton de Julia Quinn, écrivain comparé à Jane Austen, a été traduite en treize langues. Cet auteur, sortie d’Harvard, caracole en tête des ventes. Et tous les plus grands auteurs affichent des profils assez similaires. Heather Snow a laissé tomber la recherche scientifique pour écrire son best seller, Sweet Ennemy, l’Empreinte de tes lèvres en français, considéré comme une référence dans le domaine. Lisa Kleypas a étudié les sciences politiques, et Anne Gracie, l’auteur du Plus doux des malentendus et de Rien que la Passion sort d’une grande université australienne.

 

Les livres sont le reflet de l’exigence des lectrices

Les livres de littérature sentimentale s’avèrent désormais extrêmement complets et répondent à une mécanique complexe mais bien huilée. La barre est mise de plus en plus haut et les meilleurs livres remportent les fameux Rita Awards. Outre une intrigue amoureuse souvent doublée d’une intrigue policière, les récits sont truffés de références culturelles, artistiques, géographiques, historiques, botaniques, scientifiques, pour intéresser le lecteur et le garder en haleine sur tous les plans.

Le blog In the mood for love, par exemple, n’hésite pas à noter les livres en fonction de tous les paramètres que l’on y retrouve : l’intelligence, l’humour, l’intrigue, les dialogues, entre autres, mais aussi le style. Car les livres de romance sont bien souvent écrits dans un style littéraire riche et soutenu, loin du français parlé dont usent la plupart des auteurs actuels.

Toujours selon Mélanie, du Blog In the Mood for love, les dialogues sont aussi de plus en plus travaillés, souvent percutants, plein d’esprit et d’humour et les lecteurs y sont particulièrement sensibles.

« Les réparties vives sont dignes parfois de pièces de théâtre ou d’Oscar Wilde », précise Isabelle, une fervente lectrice.

 

Une vision de l’amour plus cartésienne et moins sexuelle que la réalité

Pour Bruno Péquignot, du CNRS « si cette littérature connaît un succès commercial durable c’est qu’elle a su constamment se renouveler. Le roman sentimental moderne n’est pas seulement le fait d’une pure délectation nostalgique. Il est le miroir de la société actuelle et donne la tendance des mœurs ambiantes. ».

Si la littérature sentimentale donne réellement la tendance des mœurs ambiantes, il existerait donc une véritable scission quant à la façon d’aborder la relation amoureuse : d’un côté une partie de la population féminine tendrait vers des mœurs totalement débridées, ce que l’on peut constater de par l’explosion de la littérature érotique, et de l’autre côté, des femmes chercheraient à privilégier dans la relation amoureuse la découverte de l’autre et les échanges (les lectrices de littérature sentimentale).

Dans notre société occidentale, l’évolution sociale et la liberté sexuelle ont en effet bouleversé les codes des relations amoureuses. Or, la littérature sentimentale, notamment historique, répond de façon récurrente à un schéma bien précis : attirance physique, découverte de l’autre, conquête charnelle, en replaçant le dialogue au cœur de la séduction.

D’après Bruno Péquignot, l’importance pour les lectrices est de respecter « un ordre idéal de l’amour », que « la construction du couple passe par la connaissance de l’autre avant tout ».

Le besoin sans aucun doute d’être rassurée. Car, selon Gisèle hacher, psychologue, « les relations actuelles sont vécues par beaucoup de femmes aujourd’hui comme  trop rapides, trop axées sur le sexe et une majorité trouvent qu’elles n’ont pas le temps de jauger et d’apprécier le partenaire, plus le temps de construire leur relation, plus le temps de maîtriser quoi que ce soit d’ailleurs».

Dans les livres de littérature sentimentale, comme le décrit toujours Bruno Péquignot, Directeur au CNRS, « cette connaissance est acquise à travers une série d’épreuves, toutes traversées par le couple, qui permet l’établissement d’une confiance mutuelle ».

Ce mécanisme très cartésien, ce mode de pensée pragmatique se révèle aux antipodes des idées reçues sur les livres de romance et des images de filles fleurs bleues et naïves véhiculées par la reine rose Barbara Cartland.

Un élan de féminisme ?

Pour Hermine, une trentenaire passionnée, la littérature sentimentale est incontestablement féministe : « Contrairement aux poncifs, il ne faut pas s’imaginer un héros romantique dans cette littérature. Les hommes dans ces livres, sont comme dans la réalité : ils ne pensent qu’à une chose : la conquête physique d’abord, puis sentimentale ensuite. C’est réaliste. Mais au moins dans le livre, les femmes ne subissent plus, elles reprennent le contrôle, et là, contrairement à la réalité, elles ont enfin le pouvoir de décider comment elles veulent vivre la découverte de l’autre. Elles se font respecter, elles prennent le temps d’être séduites. Et puis dans le livre, on sait que ça finit bien, l’homme à qui l’héroïne se donne ne la plaque pas le lendemain, il l’aime vraiment ».

Lire ces livres permet également aux femmes de s’affranchir des stéréotypes que l’on croise dans la réalité. Pour Anne, fidèle lectrice, « c’est une bouffée d’oxygène, au moins dans la littérature sentimentale, je ne croise jamais d’homme qui va prendre l’héroïne pour sa bonniche ou pour sa mère, contrairement à ce qui se passe dans la réalité. J’ai l’impression de voir un homme, un vrai, finalement, ça m’apaise ». Du côté d’Isabelle, c’est le courage pour mieux se faire respecter par les hommes dans les relations amoureuses que lui a apporté la littérature sentimentale.

Car en effet, les livres de romance – notamment historique – mettent en scène des femmes aux caractères bien trempés et qui savent exactement ce qu’elles veulent. « Dans les récits, explique Mélanie, du Blog In the mood for Love, l’héroïne ne se laisse pas faire vis-à-vis de la gente masculine et n’hésite pas à remettre les hommes à leur place avec humour, ce que l’on ne peut pas toujours faire dans la réalité surtout quand il s’agit d’hommes avec qui on travaille par exemple. Ca fait un bien fou quand on s’identifie au personnage, c’est salvateur ».

Même écho du côté d’Isabelle : « Avec ces livres, on redécouvre l’art de la séduction, mais avec un homme qui reste un homme, ça change des fiches à remplir sur Meetic ou des types qui vous demandent juste votre numéro de téléphone pour vous inviter à dîner et coucher avec vous ».

Qu’en pensent les hommes ? Dominique, 35 ans, lit justement des récits de romance car il aime l’humour des dialogues et les femmes qui s’affirment. Pourtant, il est marié. « Ces livres me font vraiment marrer, j’ai du plaisir à lire un livre où la femme vous remet bien à votre place. C’est tordant. Et puis, au final, on arrive toujours à vous conquérir, et c’est bien ce que vous voulez, nan ?!»

Loin d’être nostalgique, la littérature sentimentale apparaît même comme une littérature extrêmement moderne dans son fonctionnement et traite d’un problème universel qui défie le temps : la conquête amoureuse. Les passionnés s’étonnent de la distance prise par le sérail littéraire français avec ce genre littéraire, alors même que le travail pour accoucher d’un best seller dépasse largement celui de nombreux romans. N’est-il pas le moment idéal de se départir d’un esprit conservateur pour accepter ce genre littéraire qui se complaît dans l’univers des sentiments, de la psychologie et de l’humour ?

Plus qu’une distraction, ces ouvrages sont aussi le reflet d’un ressenti dans la population féminine : le besoin de s’appuyer sur d’autres valeurs que les valeurs existantes dans les relations de couple et peut-être aussi, un besoin de restructurer les relations hommes/femmes. Bruno Bettelheim, écrivait dans Psychanalyse des contes de fées, qu’il était sain de lire des contes, même une fois adulte, car tout conte de fées est un miroir magique qui nous aide à mieux accepter le monde autour de nous. Les livres de littérature sentimentale ne sont-ils pas un peu nos contes de fées à nous ?

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